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Published on LIFT conference (http://liftconference.com)

Tous menteurs (en ligne)

By Laurent Haug
Created Feb 14 2008 - 13:01

RESEAUX. Les nouvelles technologies de la communication suscitent-elles un mensonge généralisé, où chacun travestit les faits, son apparence, son âge ou son statut social? Oui, répond l'anthropologue Genevieve Bell.

Par Luc Debraine

Le New York Times s'est récemment intéressé aux avatars (doubles numériques) qui peuplent le site communautaire Second Life. Dans une série de doubles images, le journal a comparé un avatar avec la personne réelle qui l'a créé de toutes pièces, choisissant son apparence, ses habits, son environnement. Pas de surprise dans les résultats: la différence entre les deux images est importante, les gros se choisissant des doubles minces, les petits des grands, les mous des musclés, les plus âgés des plus jeunes, etc. C'est d'ailleurs à cela que servent les sites de réalité virtuelle comme Second Life: à vivre une vie différente, plus valorisante, plus amusante aussi.

Reste que l'écart entre le vrai et le faux est impressionnant, comme est remarquable la tendance plus générale des utilisateurs des nouvelles technologies à mentir de façon systématique. Comme si ces outils numériques encourageaient chacun à se livrer à de petits ou gros accommodements avec la vérité. Pour une anthropologue comme Genevieve Bell, voilà un sujet d'étude passionnant, si fondamental d'ailleurs qu'il met en question la manière même dont sont conçues ces technologies.

Genevieve Bell est l'un des 30 anthropologues (oui, trente) qui travaillent pour Intel, le géant des microprocesseurs. Cette scientifique australienne était l'invitée en fin de semaine dernière à Genève de la conférence Lift08 sur les technologies. Sa recherche est partie d'une expérience personnelle: elle s'est surprise un jour à donner une fausse date de naissance au site de photos en ligne Flickr. Intriguée, Genevieve Bell s'est intéressée aux données existantes sur le mensonge numérique. Une étude de 2006 a par exemple montré que la moitié des Britanniques qui envoient des SMS mentent sur l'endroit où ils se trouvent vraiment. Une autre étude conclut que 100% des participants aux sites de rencontres sur le web ne disent pas la vérité, les hommes se donnant des centimètres supplémentaires, les femmes des kilos en moins. Des chercheurs de l'Université Cornell ont mis en relation la longueur des e-mails avec le mensonge qu'ils contenaient: plus le bobard est gros, plus l'e-mail est long.

Bref, comme le note Genevieve Bell, «une fois en ligne, la vérité se désintègre: on ment sur ce que l'on est, où l'on est, ce l'on fait, son âge et son poids, sa communauté et son statut marital, son niveau social et ses aspirations». Pour l'anthropologue, il s'agit d'une profonde reconfiguration culturelle. Celle-ci entre en tension avec des acquis culturels beaucoup plus anciens, puissamment ancrés dans la religion (mentir est mal), la justice (mentir est punissable) ou l'éducation. Pourtant, à l'aune de la recherche psychologique, on pourrait croire que le propre de l'homme est de ne pas dire la vérité. Que ce soit en Europe ou outre-Atlantique, un adulte moyen mentirait un minimum de six fois par jour, ne serait-ce que pour répondre à la question «Comment allez-vous?» Les hommes seraient 20% plus menteurs que les femmes. Et les motivations à ces tombereaux de racontars seraient d'abord la volonté de cacher une mauvaise conduite, ensuite de garantir le fonctionnement de son environnement social, puis enfin d'augmenter sa propre cote de popularité.

Lorsqu'elle prend la mesure de l'affabulation en ligne, Genevieve Bell aurait tendance à regarder du côté des mensonges des jeunes enfants: ces derniers explorent ainsi les comportements à adopter dans un milieu donné, ou la limite entre le convenable et l'inconvenable. Vu les nouveaux territoires offerts par les technologies de la communication, nous utiliserions ce même genre de mensonge infantile, soit une stratégie pour trouver les règles et comportements d'une terra incognita. Plus encore, comme le suggère une récente étude israélienne, mentir en ligne serait davantage synonyme de plaisir et de jeu que de culpabilité, honte ou peur.

L'anthropologue en appelle également aux théories sociales qui voient dans le mensonge une stratégie de survie au quotidien, une répression non de la vérité, mais de la réalité. Un moyen de se protéger, de se sentir en sécurité, d'avancer, mais aussi de rester discret sur ce qu'on ne veut pas divulguer. En particulier dans un univers «googlelisé» qui affirme que tout le savoir, toutes les informations doivent être accessibles à tous en tous temps et tous lieux. Le secret, comme le suggèrent tant de cultures ancestrales, c'est aussi un moyen de conserver l'ordre établi, la cohésion sociale.

Fort de ce constat, la chercheuse australienne pointe un double mouvement technologique. D'un côté, le développement des outils qui «disent la vérité», comme la localisation d'un individu par les réseaux de téléphones portables, ou des outils qui «cachent la vérité», comme ces sociétés qui proposent des alibis en ligne. Et de l'autre côté, l'essor des réseaux sociaux, des communautés et autres réalités virtuelles, où chacun peut jouer avec son identité, réprimer la réalité, raconter d'autres histoires.

«On peut se demander si ces sites en ligne suscitent ce genre de comportement, ou au contraire s'ils fleurissent parce qu'ils répondent à un désir de jeu, de plaisir et de déni de la réalité, conclut Genevieve Bell. A l'évidence, les gens ne veulent pas tout dire, tout rendre accessible au plus grand nombre. Donc, ils mentent. Et ces mensonges interrogent les enjeux actuels de sphère privée, de sécurité et la manière dont nous devons penser la technologie du futur.»



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